la légende de Bramevaque

     Peyronne, simple fille des montagnes, aimait Etienne, pauvre pâtre comme elle. Orphelins tous deux, dès leurs premières années, ils menaient aux mêmes pâturages les troupeaux de ceux qui les avaient recueillis et élevés. Ils étaient également beaux, mais sans un sou vaillant. Dans le village de Trouvat il n’y avait qu’une voix pour rendre justice aux vertus des orphelins : chacun exaltait le courage, l’adresse, l’excellence du cœur d’Etienne ; la vertu, la sagesse, la naïve bonté de la douce Peyronne. Mais comment se marier avec cela ? S’ils avaient seulement un toit de chaume avec une chèvre et son petit ! Mais rien ! Souvent, ils confondaient leurs larmes en y songeant.

     Par un beau jour d’automne, les montagnes étaient radieuses, un rayon de soleil venait de pénétrer dans le lit profond de l’Ourse dont chaque vague reflétait une lumière blanche et pure que l’œil ne supportait qu’avec peine. Hommes, femmes, enfants, tous s’étaient dispersés dans la vallée, et le village demeurait désert. Assis au sommet d’un rocher, les deux amants veillaient sur leurs troupeaux, tressant des corbeilles. Ils chantaient et, pleine de mélancolie, leurs voix s’élevaient, plaintives et cadencées, du milieu des vieux sapins. Tout-à-coup un loup furieux attaque le troupeau de Peyronne, saisit un mouton et l’emporte sur la colline de Bramevaque. Ce lieu, couvert d’un bois épais, était alors redouté comme le sombre asile des esprits du mal : nul n’osait en approcher. Les plus poltrons se signaient même en regardant de son  côté.

   Sans s’inquiéter du danger qu’il va courir, Etienne n’hésite pas : il se lance à la poursuite de l’animal. Mais son chien qui l’a suivi se retire aussitôt la queue basse en le voyant pénétrer dans la forêt.

     Le soir, lorsque le soleil, près de disparaître, teignait la crête neigeuse des montagnes de couleurs sans nombre, et que leur masse bleue projetait sur toute la vallée son ombre gigantesque, chacun regagnait gaiement sa chaumière. Les yeux toujours fixés sur la terrible colline, Peyronne s’oublia seule sur le rocher et son troupeau, comme celui d’Etienne, rentra à la bergerie sans autre garde que celle des chiens.

     Après une nuit de mortelles angoisses, à l’heure où l’orient commençait à blanchir et qu’un léger crépuscule lui laissait à peine distinguer les objets, Peyronne s’était levée pour suivre, à travers les bruyères, le solitaire sentier. Elle pleurait, s’arrêtait quelques fois pour appeler son ami, mais l’écho seul répondait à ses cris. Les oiseaux se taisaient dans la ramée, les feuilles dormaient sur leur tige légère. Encore assoupie et enveloppée d’un silence triste et doux, la terre exhalait de fraîches odeurs qui embaumaient l’air calme dans lequel vint onduler enfin la voix lointaine et matinale de la cloche de Troubat. Fascinée par cette voix aérienne, Peyronne s’agenouille, serrant avec amour la petite croix d’or suspendue à son cou, unique mais précieux héritage de sa mère. La pauvre fille affligée soupirait avec amertume.

    Tout-à-coup il lui semble qu’une douce clarté l’inonde. Et aussitôt devant elle se présente une femme, simple en ses vêtements et jeune encore : ses yeux d’un bleu céleste et que voilent à demi de longs cils, sont pleins d’une sorte de mélancolie mêlée d’une indicible expression d’amour et de bonté ; sur son front rayonne une pureté divine ; un enfant blond, le front ceint de lumière, est à ses côtés. De sa voix harmonieuse, elle lui dit :

– Peyronne, ma bien-aimée, essuie tes larmes et que ton cœur renaisse à la joie. Tu fus compatissante et bonne. Il y a deux mois à peine, une femme et un enfant étaient près de mourir de lassitude et de besoin. Pas une porte ne s’est ouverte à leur voix suppliante. Toi seule, leur ouvris ta panetière. Tu dormis sur la terre à peine couverte de paille pour leur donner ton lit. La femme c’était moi et l’enfant n’est autre que celui-ci. Lève-toi, et pénètre sans crainte dans ce bois dont chacun craint l’approche. Cette couronne éloignera de toi les pièges et les maléfices. Prends ce sentier, il mène à l’entrée d’un souterrain qui, lui-même conduit aux lieux où languit l’imprudent et malheureux Etienne. Te prenant pour un homme, une femme essaiera de te séduire, pour te perdre comme elle a perdu celui que tu pleures et ceux qui, avant lui, ont eu la témérité d’approcher d’elle sans avoir la force de lui résister. Brise l’aiguillon d’or qu’elle ne cesse de porter dans la main, et tout le charme sera rompu. Va, ma fille.

     À ces mots l’étrangère sourit gracieusement, s’enveloppe de son voile et disparaît avec son fils, laissant l’air rempli d’une suave odeur.

    Peyronne sent aussitôt son visage se baigner de larmes délicieuses ; et tout réconfortée par cette apparition, elle se lève et court à la délivrance de son ami. Un bruit étrange vient frapper son oreille, et ce bruit augmente toujours à mesure qu’elle avance. Mais à peine a-t-elle franchi le torrent et effleuré de son pied le gazon jauni qui couvre l’autre bord, que le bruit cesse et des monstres divers, habitant immondes de la forêt fatale, fuient devant elle. Les fleurs naissent sous ses pas. Perçant l’épais feuillage, le soleil vient éclairer sa marche. Une lumière mystérieuse dissipe les ténèbres. Bientôt elle arrive à l’extrémité de ce passage où l’attend un spectacle que des yeux humains ne peuvent voir sans être éblouis.

     Là, le gazon des prairies brille comme l’émeraude, la petite marguerite y mêle sa blanche corolle semblable au diamant. Au murmure des ruisseaux se marie le chant doux et tendre des oiseaux, et au milieu de ce nouvel éden s’élève un palais dont la nacre, l’or, les pierres précieuses de toutes sortes composent les murs.

     Peyronne n’avait pas fait deux pas dans ce délicieux séjour, qu’une jeune fille vint, en folâtrant, lui faire milles agaceries pour sa bienvenue. Puis, voyant ses efforts inutiles, elle court vers Rouyeto, sa maîtresse, lui conter sa défaite.

     Celle-ci était couchée sur son lit d’or. Ses cheveux noirs, mêlés de perles, tombaient jusqu’à la terre, sur son visage se confondait les couleurs de la reine des fleurs et du lys de la vallée. Elle se lève et, légère comme l’isard craintif, vient saluer Peyronne en souriant :

– Soit le bienvenu, lui dit-elle. Les étrangers trouvent toujours place en ces lieux, les beaux garçons surtout.

     En la comblant de caresses, dans l’espoir de mieux réussir, elle ajoute, empruntant le langage que les Trouvère mirent en honneur et que l’on parle encore dans nos belles montagnes, de nombreux éloges sur la beauté du jeune homme.

– Comment un pauvre montagnard pourrait-il croire qu’une reine si belle regarde avec tant de bonté un berger comme moi ? Il faudrait des preuves bien fortes pour qu’une telle présomption trouvât place en mon cœur !

– Qu’elle preuve te faut-il donc, si tu n’as pas foi en mes paroles ? Ah ! Dis-moi seulement que tu m’aimes et tout ici reconnaîtra ton empire.

– S’il en est ainsi, prêtez-moi donc cet aiguillon, que j’essaie un peu mes forces contre un de ces taureaux qui bondissent là-bas.

     La fée ne vit là qu’un caprice du jeune homme et crut avoir vaincu. Lui donnant l’aiguillon elle lui dit avec un sourire de triomphe :

         – Voyons, beau picador, jusqu’où peuvent aller ton adresse et ta force ?

         – Avec cela je vaincrai le diable lui-même, cria Peyronne, brandissant l’aiguillon qu’elle brisa aussitôt sur son genou.

     Rouyeto ne put que jeter un cri qui se termina par un sourd mugissement. Quand la jeune fille releva sa tête, la belle enchanteresse n’était plus qu’une blanche génisse. Sans perdre de temps, Peyronne saisit une de ses cornes d’or et demande son cher Etienne. Malgré l’étrangeté de la voix, elle saisit cette réponse :

– Il est dans la prairie qui paît avec ses compagnons. En leur présentant la petite croix d’or que tu portes au cou, tu leur rendras à tous la forme d’homme qu’ils ont perdue : ne me maudit pas, et laisse-moi l’espoir qu’un jour je sois pardonnée.

– Soit, reprend la jeune fille, je ne te maudirai pas, il n’est pas à moi, pauvre bergère, de décider de ton sors.

     Peyronne court à la prairie. Déjà l’immense troupeau s’avance à sa rencontre. Tirant de sa poitrine son talisman, elle s’écrie :

– Reprenez tous votre forme.

     Elle avait à peine dit ces paroles que son vœu était exaucé et qu’Etienne invoquait son pardon à genou. Elle le relève, lui disant avec une tendresse inexprimable :

– Te pardonner ? Et de quoi ? D’avoir tout bravé, jusqu’à l’enfer, pour moi ?

      Et la tête lui tourne du bruit des remerciements qu’on lui adresse de toutes parts. En ce moment, un jeune enfant, que Peyronne reconnait fort bien, lui fait signe de le suivre et la conduit, avec ceux qu’elle vient de délivrer, au sommet de la colline redoutée jusqu’alors, devant la porte d’une modeste chaumière. Le bois avait disparu et fait place à de vertes cultures.

     Peu de jours après, les cloches de Troubat résonnaient joyeusement dans les airs ; dans son église, parée comme aux jours de fêtes, un prêtre appelait sur la tête d’Etienne et de Peyronne les bénédictions du ciel. Ces nouveaux époux vécurent saintement dans la chaumière devant laquelle l’enfant les avait amenés ; en la quittant ils allèrent aux cieux, ne laissant à la terre d’autres souvenirs que celui de leurs vertus et la preuve irrécusable du proverbe : un bienfait n’est jamais perdu.

     Ceux que Peyronne avait sauvés bâtirent un village sur les flancs de la montagne. Mais nul n’osa habiter sa chaumière, effrayés par les mugissements d’une vache qui ne cessaient de s’y faire entendre. On donna à la chaumière le nom de Bramevaque qui devint ensuite celui du village, puis celui du château qui, plus tard, remplaça la chaumière.

     On entend encore aujourd’hui, au milieu des décombres de ces débris des anciens jours, la voix triste et mugissante de Rouyeto. Celui qui est assez hardi pour aller appeler par trois fois, la nuit des morts, celui-là, la verra passer. Et s’il peut la saisir par une de ses cornes d’or, tous ses désirs seront satisfaits.

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